POTEAUX
D'ANGLES
Réseau de l'Economie Alternative
et Solidaire (11/12/1992)
3. Intuitions et Pistes d'Orientation
Changer le travail
Compter autrement
Renforcer la démocratie économique
Mobiliser les territoires et leurs habitants
4. Limites et Prises de Conscience
5. Un réseau coopératif de citoyenneté économique
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L'Economie Alternative et Solidaire se présente comme un ensemble ouvert d'espaces micro-sociaux, de pratiques, de réalisations, d'activités et d'entreprises, repérables sous des vocables divers (économie volontaire, autonome, solidaire, communautaire, ... ) dans la plupart des pays industrialisés, d'Europe et d'Amérique.
Une particularité de cette mouvance est d'être plutôt
née en dehors des grandes institutions.
Plusieurs composantes en sont facilement repérables en France :
Sont ainsi apparues des milliers d'initiatives dont certaines ont été éphémères, mais dont beaucoup aussi se sont consolidées, ont essaimé et constituent, par exemple en matière d'agriculture, d'environnement, de communication, de formation, d'artisanat, de santé ou de commerce, un tissu non négligeable.
A ces composantes initiales tendent à s'ajouter, sous l'effet des évolutions sociales et de la crise des représentations politiques majoritaires, :
Le champ ainsi décrit offre la triple originalité d'être composé de plusieurs générations, d'être riche d' appartenances et d' origines sociales variées, au carrefour de plusieurs histoires et cultures militantes.
Dans ce champ, et malgré leur dispersion, fonctionnent des éléments de repérage auxquels, de manière intuitive, s'identifient les différents acteurs de l'Economie Alternative et Solidaire et qui lui donnent une personnalité particulière :
En premier lieu, des valeurs fortes, fondées sur le respect d'autrui, inséparables les unes des autres :
La recherche de qualité ne prend de sens que dans la coopération et dans l'échange.
Ces valeurs, que les militants de l'économie alternative et solidaire essaient de faire vivre et fructifier dans leurs pratiques, sont aux antipodes des modèles dominants pour lesquels l'éthique, la politique et le social sont considérés dans le meilleur des cas comme des correctifs ou des régulateurs a posteriori.
Elles s'inscrivent dans des tentatives pour maintenir constamment ouverte la question du sens, dans l'économie mais aussi dans la technologie et dans la science. Elles réinterpellent la notion de progrès et élargissent les critères traditionnels de rationalité en y réintroduisant notamment des facteurs de responsabilité vis à vis des intérêts de la vie sur notre terre et des droits des générations futures.
A partir de ces valeurs, l'Economie Alternative et Solidaire prend toute sa place dans les recherches pour l'émergence d'une nouvelle culture du changement.
Elle se conçoit comme partie intégrante des mouvements qui entendent changer non pas le mais les pouvoirs.
Elle entend faire admettre et protéger les revendications individuelles et sociales de dissensus : elle reconnaît comme légitime que certains puissent vouloir vivre immédiatement autrement que sur la base de la norme la plus répandue, pour autant que cela ne génère aucune nouvelle forme d'oppression ou de souffrance.
Mais elle raisonne pour elle-même dans une perspective majoritaire autrement dit, elle se place, sur le "marché démocratique du débat d'idées", par la force de la conviction et par l'exemplarité, comme porteuse de solutions multiples utiles pour la société.
Soucieuse du degré maximum possible de non-violence, elle assume la conflictualité qu'engendrent domination, exploitation, oppression et rupture du lien social.
Un de ses apports réside dans les processus cumulatifs met en oeuvre. Son propos est, à chaque moment, d'aller aussi loin que faire se peut avec les potentiels de changement et de transformation présents dans la population, de les catalyser en dynamiques et réalisations, de stabiliser des positions, de les faire admettre comme amorces de propositions globales, d'engager a partir de là de nouveaux redéploiements...
3. Intuitions et
Pistes d'Orientation
Dans ce cadre, et quoique sans homogénéité spontanée, le patrimoine des intuitions ou des idées agitées par les mouvances de l'Economie Alternative et Solidaire est loin d'être négligeable. Trois chemins balisent bien la démarche intellectuelle dans laquelle elles évoluent et donnent d'ores et déjà lieu à des expérimentations ou des innovations auxquelles elles contribuent.
Le travail, salarié ou non, étant placé par les systèmes marchand au centre des identités sociales, son appropriation est devenue l'objet d'une course effrénée dont les effets sont désormais extraordinairement contreproductifs. Sont exclus et précarisés ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent en accepter les normes ; ceux qui le peuvent sont insécurisés, enfermés sur leur poste et craignent de perdre leur emploi. Se multiplient les tensions nées de la compétition hiérarchique et des discriminations irrationnelles par l'âge ou le sexe ; l'espace urbain et les territoires subissent la subordination des doubles flux de la marchandise et du travail ; certains sont sur-occupés, d'autres mis en friche ; les temps et les savoirs sont captés, achetés, enrôlés. Les technologies se durcissent.
Voilà les symptômes de plus en plus graves d'un mal-être collectif où le prix humain à payer pour la croissance et la productivité immédiate s'avère de plus en plus insupportable.
Comment imaginer qu'on puisse évoluer sans profondes remises en cause ? Dans les années à venir, la place du travail rémunéré ne pourra qu'être relativisée. Il faudra bien en venir à le partager, à le déconnecter de l'accès au revenu et à la consommation, et cela autrement que par les mille formes actuelles d'assistance.
La pluriactivité, l'essaimage enrichiront le mode d'insertion à l'emploi. Il pourra en résulter une recomposition des temps et de l'alternance entre formation, activité, repos, loisirs, des formes innovantes d'échange des postes de travail et de 'mobilité professionnelle. Ainsi entamera-t-on peut-être la réduction de l'écart qui s'est creusé en dignité, en statut et en revenus entre ceux qui ont trop de travail et ceux qui n'en ont pas ou plus, entre l'activité reconnue et celle qui ne l'est pas (temps domestique, bénévolat ...
Le modèle productiviste n'est parvenu à un haut degré apparent de performance économique qu'en tirant des traites sur le Nord comme sur le Sud de la planète et l'avenir de ses enfants. Ses coûts écologiques et sociaux sont écrasants. Une partie du monde est épuisée, assommée par la faim et par la guerre.
Les marchés de la santé, de la drogue, de l'armement, de l'immobilier révèlent par l'absurde l'immoralité de ce système où la réussite entrepreneuriale des firmes et des 'cartels se paye trop souvent de la souffrance, de la douleur et de la mort, parfois de la folie.
A terme, une façon différente de produire des biens et des services de meilleure qualité, un auto-contrôle de la consommation la réparation et la prévention des dégâts du progrès, le rééquilibrage du monde imposent aux sociétés humaines de prendre réellement en compte la totalité des effets, présents ou différés, de leurs activités.
Il importera sans doute de plus en plus de relativiser la comptabilité par unité de production prise isolément, de reterritorialiser le calcul des coûts, de réinternaliser les effets d'aval chaque fois que cela sera possible. Les grands agrégats de la comptabilité nationale devront eux même être recomposés. De nouveaux critères indicateurs sont à inventer. Dans le même esprit, la fiscalité deviendra forcément de plus en plus lourde pour les activités génératrices de chômage, de maladie, d'insécurité ou de dégâts écologiques, modulée par les groupes qui tentent de les économiser et de les prendre en compte dans le calcul des prix, comme c'est le cas des entreprises qui essaient de fonctionner sur d'autres critères.
L'Economie Alternative et Solidaire développe la citoyenneté :
Ses outils et méthodes facilitent l'accès des individus ou des groupes à l'Entreprise et au capital, élargissent le contrôle des producteurs et des consommateurs sur le contenu du travail, l'utilité sociale, la valeur des produits et les technologies ; ils s'efforcent de promouvoir l'égalité et la responsabilisation, de réduire les écarts (entre les sexes, entre les revenus, entre conception et exécution...) ; ils proposent aux habitants une meilleure maîtrise des flux, des circuits de décision et de l'argent (profit, investissements, fiscalité, épargne).
L'émergence d'un troisième secteur d'utilité sociale, comme composante nouvelle d'une véritable économie mixte, figure parmi les concrétisations possibles de la démocratie économique. Mais celle-ci suppose un effort considérable de rénovation du syndicalisme, des modèles de management dans les entreprises, des pratiques économiques des collectivités locales ainsi que des activités associatives. Par la valorisation de ses réussites, l'Economie Alternative et Solidaire peut être un facteur actif et exemplaire de ces évolutions.
Les modèles majoritaires de pratiques économiques banalisent les espaces et les localisations ; ils dispersent les spécificités, dissolvent les collectifs d'appartenance, ils uniformisent, standardisent, repèrent, discriminent et pénalisent les écarts à la norme. Les représentations qu'ils diffusent comme exemples à suivre sont négatrices des identités, des sources ou de l'histoire des lieux, des groupes et des individus.
L'Economie Alternative et Solidaire soutient l'idée qu'il faut au contraire valoriser et donc réhabiliter les ressources et les particularités des territoires comme celles des groupes sociaux, particulièrement lorsqu'ils sont en voie d'enfermement ou de relégation. La réintroduction de la mémoire, l'identification des origines, l'inventaire des savoir-faire, y compris quand ils ne semblent pas directement économiques, la promotion d' événements culturels et des rencontres qui développent la capacité d'initiatives et de réalisations collectives, voilà des composantes des pratiques alternatives en matière d'économie, dont témoigne l'expression "développement local communautaire" en dépit de certaines de ces ambiguïtés (par communauté, on entend la communauté librement choisie ou confirmée, d'appartenance ou de relations). Elles ne limitent pas l'acte d'entreprendre à la création de la structure ou de l'outil, mais tendent, en renforçant leur capacité d'action et d'ouverture, à multiplier le nombre des groupes capables de contribuer au bien commun.
4. Limites et
Prises de Conscience
Issue de pratiques et de mouvances diversifiées, porteuses de valeurs fortes et de thématiques innovantes, l'Economie Alternative et Solidaire a cependant manqué depuis plusieurs années de visibilité, d'organisation, de lieux et de moments repérés d'échanges et de débats, de moyens pour agir.
Plusieurs conséquences négatives résultent de ces limites, parmi lesquelles
De ce fait, l'Economie Alternative et Solidaire a été plus réputée pour sa capacité a faire naître du nouveau qu'à réformer de I'ancien. Elle fait parfois ailleurs plus qu'autrement. Son image est donc plus celle d'un laboratoire d'innovation, que d'un ferment crédible de propositions globales et politiques.
Dans ces conditions l'Etat et les organisations du management social ont toujours plus ou moins tenté d'intégrer à leur propre thématique tel ou tel aspect des intuitions portées par la mouvance ou d'autres groupements d'innovation.
L'insertion par l'économique, les Travaux d'Utilité Collective, le développement local, le RMI, les services de proximité, le temps partiel sont peut être et, bien sûr à des degrés divers, les avatars de ce processus de détournement. Demain peut être l'environnement, l'écologie ...
Le positionnement des pratiques alternatives par rapport aux grandes Institutions s'en est toujours trouvé affecté, oscillant entre ruptures et collaboration, distance et partenariat, brouillant au fond la nature de la relation qui doit être politique et contractuelle.
A la suite de l'organisation de TOES 1989, à partir du rapprochement entre l'ALDEA et Solidarité Emploi, ont émergé progressivement plusieurs idées pour opérer une tentative de dépassement de ces limites :
5. Un réseau
coopératif de citoyenneté économique
Dans le projet du REAS, pas de démission des acteurs locaux au profit d'un centre supposé savoir, pas d'orthodoxie théorique imposée, pas d'organisation plaquée, pas d'outil qui finit par l'emporter sur ses utilisateurs et s opposer a son objet initial. Pas d'appareil coûteux et contreperformant.
Par le passé, des mouvements et des fluidités vivantes se sont figés en rigidité bureaucratique, en expertise technocratique : ils servent de contre-modèles.
Notre projet se veut au contraire fédératif, préservant la pluralité, les différences de style, d'histoire, de temps, permettant à chacun de donner à ses préoccupations plus d'impact et d'écho au delà de sa propre sphère d'influence.
Il s'appuie sur plusieurs centres de dynamisme et d'impulsion, permet les échanges décloisonnés (principe de transversalité), développe l'expression et l'écoute (principe d'interactivité) . Il accorde une place aussi grande aux relations entre ses membres (principe d'horizontalités) qu'à la relation entre local et national. Il est attentif à construire une solidarité qui évite toute dépendance et toute subordination.
Il s'efforce d'intégrer aussi des légitimités variées, de façon égalitaire, de telle façon qu'elles se renforcent les unes les autres : légitimité par le territoire légitimité par la spécialisation, légitimité par la maîtrise de l'outil, légitimité par l'apport intellectuel et culturel.
L'ambition du REAS est de devenir un véritable Réseau Coopératif d'Initiatives Economiques de Citoyens :
Au centre de ces initiatives, bien sûr, celles qui peuvent promouvoir un autre rapport à l'argent et à l'économique. A terme, une ambition : la réunion des conditions pour l'émergence d'une Banque Alternative.
C'est un réseau ouvert : il participe aux efforts pour une Europe de la Grande Solidarité, attentive au Sud et à I'Est. Il est demandeur d'échanges et de partenariat avec les confédérations syndicales, par exemple, sur l'utilisation des Fonds Salariaux et sur les changements du travail, tout comme avec les structures de l'économie sociale officielle que sont les grandes mutuelles et coopératives.
Le choix de l'Union d'Economie Sociale et de la Coopérative comme formes appropriées d'organisation de cette ambition, n'obéit bien sûr pas au hasard :
Le niveau local est évidemment le plus à même d'inventer ses formes d'organisation les plus appropriées : UES locales, associations d'associations, boutiques financières, associations de développement local, fédérations, figurent parmi celles déjà pratiquées et dont les seuls critères contraignants sont ceux du pluralisme, de la démocratie et du respect des points de repère communs.
La tâche paraît immense
et relever du pur volontarisme !
Qui niera que tout, dans nos sociétés, décourage l'action économique et l'entreprise,
quand elles ne sont portées ni par l'appât du gain, ni par celui de la notoriété et
des pouvoirs ?
Qui niera que les impasses des idéologies traditionnelles, les abandons, les
capitulations ou les crimes auxquelles certaines d'entre elles ont abouti, n'aient
entraîné un formidable recul, des valeurs collectives d'intérêt général,
l'inhibition du faire et la dictature da mangeurs d'espoir ?
Mais les années qui se sont écoulées ont également vu naître d'autres
militantismes, d'autres relations des individus à la société, d'autres façons de
faire. De nouveau, la jeune génération permet que de plus anciennes, renouant avec des
expériences d'un autre temps mais porteuses des mêmes aspirations, apportent leur
contribution aux projets des temps qui courent.
Le Réseau de l'Economie Alternative et Solidaire
peut être un des espaces de renaissance de l'initiative, un outil des mémoires qui se
projettent dans l'avenir, un carrefour original où se croisent, se recoupent et
s'enrichissent des trajectoires ou des aventures venues à priori de loin les unes des
autres.
Lieu et moyen de l'économie réconciliée et réappropriée, il ne remplira un aspect
essentiel de sa fonction
Il convient pour cela que tous ceux qui pensent se reconnaître dans ces "poteaux d'angles" (H.Michaux) contribuent à sa naissance, à son développement et à son rayonnement.
Pantin, le 11 décembre 1992.